Sidewalk stories
Charles Lane
Sous la direction de Rose-Marie Godier


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Description de l'ouvrage :
C’est à la mort de Charlot que nous convia en 1952, dans Les Feux de la rampe, Charlie Chaplin : Charlot meurt, non pas sur scène, mais en coulisse et face au spectacle de la beauté du monde, face au corps en mouvement d’une ballerine, qui prolonge encore le souvenir du Petit Vagabond. Mais Charlot jamais ne fut un personnage ; comme Arlequin, et sous l’effet d’un curieux évhémérisme, il fut d’emblée un mythe. Chaplin le sait bien. Les mythes ne meurent pas, point n’est besoin de les ressusciter. Et si on les convoque, ce n’est pas à la manière dont on convoque les spectres, les doubles, ou les fantômes, mais à seule fin de révéler dans le tissu de notre modernité d’anciennes forces oubliées. Jean Renoir s’enthousiasmait pour les tragiques grecs, que le recours aux mythes, c’est-à-dire à des histoires que tout le monde connaissait, préservait de tout racontage d’histoires : « Dans une structure qui est toujours la même, on est libre d’améliorer ce qui est seul valable, le détail de l’expression humaine » . De la même manière envisageait-il la commedia dell’arte : jouer « à la cane », c’est-à-dire improviser sur des canevas, permettait l’expression la plus pure du « réalisme intérieur », qui faisait à ses yeux tout le prix de l’art cinématographique. Ainsi, en recourant au mythe du Petit Vagabond – celui qui dans Le Kid entreprenait d’adopter un enfant –, Charles Lane n’entreprend pas un film nostalgique, encore moins archaïsant ; si l’on ne peut s’empêcher de voir, derrière la silhouette de l’Artiste, celle de l’homme à la canne, c’est que dans Sidewalk Stories le présent se fait réminiscent.
Les deux films ne sont pas superposables, et dans le « bougé » qui s’opère entre l’Autrefois et le Maintenant, Sidewalk Stories propose aussi une figure rédimée de l’artiste : dans Le Kid, le mauvais père qui abandonne la femme et l’enfant, était peintre ; pour Lane, le peintre est figure de l’altruisme. Dans ce film, que le spectateur d’aujourd’hui ne peut envisager d’un regard innocent, et où, pour reprendre les mots de Walter Benjamin, « l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair pour former une constellation », une évidence s’impose : dès la rencontre entre l’Artiste et la fillette, dès l’adoption, est nécessairement inscrite pour nous leur finale séparation. Car, semblables aux spectateurs du théâtre grec, nous connaissons la fin. Et, de même que cette fin pesait sur la perception entière de la tragédie attique dès son commencement, de même la fin de la fable pèse-t-elle sur les images légères de Sidewalk Stories – non pas l’épilogue, qui reste une totale surprise, mais la fin de l’histoire d’amour entre les deux personnages. Sidewalk Stories se joue dans l’éphémère, dans un temps précieux, fragile : dans un temps orienté. Aussi le film échappe-t-il au burlesque, au temps accéléré et au « présent du ressenti, perpétuellement renouvelé », qui dans les films du genre autorise tout juste une « lecture à court terme » et provoque le rire. Dans Sidewalk Stories le réel n’est jamais loin, celui des rues, des commissariats, des asiles de nuit : le film, loin d’abstraire ses personnages de la réalité, entreprend de construire autour d’eux l’impalpable enclave du rêve et de la liberté. Assez loin du réel pour éviter l’émotion, et de l’irréel pour écarter le rire, la comédie progresse sur une ligne de crête – du moins jusqu’à sa toute fin. Et l’on peut se demander si Charles Lane ne s’est pas précisément servi de certaines formes établies, afin de donner du sens à certaines propriétés du cinéma.
Car Sidewalk Stories n’est pas un film muet : la montée sonore de la dernière séquence est là pour attester, non pas de l’absence du son dans toutes celles qui l’ont précédée, mais de son retrait. Et c’est bien de silence qu’il faut parler ici. Quelles forces anciennes Charles Lane entendait-il capter, quelles étaient les qualités du silence dont s’entouraient les films, jusqu’à ce qu’avec l’avènement du parlant, nous les nommions « muets » ? Ou, plus précisément, revenons à la question ouverte par Stanley Cavell : « A quoi a-t-on renoncé en renonçant au silence du cinéma ? »
Voir la fiche de Sidewalk stories (1989) sur le site IMDB ...
> Du même auteur :
L'Automate et le cinéma (2005)
La Règle du jeu de Jean Renoir, Le Limier de Joseph L. Mankiewicz, Pickpocket de Robert Bresson
Sujet : Théorie
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