King Kong


Moyenne des votes : ![]()
| 0 | vote | |
| 0 | vote | |
| 0 | vote | |
| 0 | vote |
Votre vote : -
Description de l'ouvrage :
Il y a eu des suites, conçues en partie par ceux qui avaient mis sur pied l’original (voir « Autour du film »), il y a eu des remakes, dont celui récent de Peter Jackson (2005) et la version de 1976 avec Jessica Lange signée par John Guillermin, habitué aux James Bond, mais aucun de ces films n’est parvenu à effacer entièrement le souvenir du premier King Kong. Pourquoi ?
Vertige des frontières
Plusieurs raisons à cela, qui tiennent à la nature singulière du film, à la fois accomplissement du parcours personnel de deux hommes, Cooper et Schoedsack, qui ont beaucoup mis d’eux-mêmes dans le personnage de Denham (un autoportrait sous la forme d’un double qui transgresse leur comportement de cinéastes), et radiographie d’une époque. Celle de l’Amérique lors de la Dépression qui, face à la réalité du chômage (files d’attente des femmes au début, quémandant leur repas, Ann volant de la nourriture et acceptant une proposition d’emploi, perçue comme une aubaine), a besoin de spectacle et d’évasion pour faire oublier la crise : King Kong, la huitième merveille du monde, exhibée dans un théâtre de Broadway, jusqu’au film lui-même comme réponse à la demande du public dans ce contexte particulier. Le divertissement proposé n’oublie pas ses origines, puisqu’il se donne lui-même comme une réponse au malaise de son temps qu’il prend soin d’exposer. Mieux, l’évasion recherchée, par la direction qu’elle prend, est une remontée aux origines, un questionnement de l’Amérique, de l’humanité aussi, dans ses fondements et surtout ses frontières. Frontières entre le territoire américain et l’ailleurs, sauf qu’il n’est pas le territoire de l’avenir, puisque l’Amérique estime en avoir le monopole, mais la terre originaire, un continent lointain oublié (l’île ne figure sur aucune carte) que l’Amérique estime avoir dépassé culturellement ou tout simplement refoulé. Frontières entre les races ensuite (« les blondes sont rares par ici » constate Denham, voyant l’attrait suscité par Ann auprès du chef du village) et tableau désarmant de leur inégalité affichée, intériorisée par le chef disposé à offrir six jeunes femmes noires contre Ann, comme s’il fixait sans les avoir la valeur d’échange, boursière, de l’action féminine (une blonde vaut six noires), selon les cours en vigueur sur le marché américain d’alors. À moins qu’il n’anticipe le juste prix de l’offrande à Kong, puisque l’animal géant sera touché par la valeur extraordinaire de ce présent qui le conduira à découvrir l’Autre Monde, dont il ne reviendra pas. Dans cette frontière entre les sexes, seules les femmes sont exposées, en offrande forcée au singe géant (les femmes noires, Ann) ou offertes en pâture à la caméra pour les besoins du film que tourne Denham. Avant que Kong ne soit publiquement exhibé et sacrifié sur l’autel du spectacle, divinité des temps modernes. Répartition entre les races surtout, car la population noire du film (les indigènes du village et les figurants du tournage) est exclusivement rassemblées sur l’île, alors que dans les scènes se déroulant à New York, au début comme à la fin, on ne voit jamais de Noirs, pas plus que sur le bateau. Comme si ce nettoyage ethnique plus ou moins conscient faisait l’objet d’un déplacement, ayant pour effet de placer la population noire manquante de New York face au reflet de ses origines, sur un plan géographique, culturel et politique (la mémoire enfouie de l’esclavage, partie de cette île). Un sorte de transfert originel, comme si l’Amérique, en absentant les Noirs de son territoire, voulait rappeler d’où ils viennent ou bien les y ramener. Seul un Chinois sur le bateau (acteur grimé, selon les usages au cinéma à l’époque) porte la trace, la plus minime qui soit, de la diversité ethnique de l’Amérique, à l’écart de l’hégémonie blanche par ailleurs affichée. Frontière des sexes et des races, avec substitution à la clé (une femme blanche pour Kong à la place d’une femme noire), objet du dérèglement fictionnel car tout serait resté dans l’ordre si on avait offert à Kong une femme noire, son « pain quotidien ». Rupture dans le rite qui a pour conséquence d’activer un fantasme du métissage et surtout sa phobie, que la figure de Kong, au nom de l’île, puisqu’il en est le roi, a pour charge d’endosser. Frontière entre le monde humain et animal pour finir, matérialisée sur l’île par la forteresse qui sépare la communauté noire des animaux tout en installant une proximité de fait tandis que dans les images de New York, au début et à la fin, on n’aperçoit aucun animal (autre forme de refoulement, en écho à celui des Noirs, associés « naturellement » avec le monde animal, au nom de la promiscuité de l’évolution des espèces), à l’exception de Kong lui-même et du désordre qu’il cause. Seul un singe, aperçu sur le bateau, préfigure la promiscuité à venir et la confusion irréversible qu’elle va provoquer. Monstre lui-même, par son gigantisme, mais animal contemporain de l’homme par l’espèce qu’il représente, Kong domine et extermine, en preux chevalier défendant sa belle, tous les animaux préhistoriques, rampants et volants. Cette domination de Kong sur le monde animal et la population indigène qui le craint, ce jeu infini des frontières contribuent à faire du film une curieuse fantaisie sur l’évolution de l’espèce, de l’animal préhistorique à l’animal contemporain de l’homme, du sauvage au civilisé, jusqu’à la fiction de l’origine de l’homme, supposé descendre du singe, alors que l’attachement amoureux et érotique de Kong pour les femmes contribue à son anthropomorphisation. L’île, où cohabitent le monde préhistorique et la communauté noire (merci pour eux), sous la coupe du singe géant, seul capable d’une entente avec les hommes, se trouve à dix mille lieues du monde moderne, capitaliste, symbolisé par New York et Manhattan. Pour cette raison, on peut voir dans King Kong le premier film catastrophe du cinéma hollywoodien à faire de l’origine des espèces comme de son montage entre l’animal et l’homme, ainsi que du retour du refoulé de cette association, l’objet même du chaos. Dès que l’animal change d’environnement, passant de la jungle archaïque à la jungle urbaine, des oiseaux préhistoriques qui l’agressent et qu’il domine, au sommet de la montagne où il a élu domicile, aux avions, oiseaux des temps modernes qui auront sa peau, le chaos menace de renverser l’ordre du monde et de tout anéantir. Le ciel, une fois de plus, sauve l’Amérique, puisqu’une fois encore elle n’a pas voulu regarder la réalité du sol et de ses origines, là d’où elle vient…
Voir la fiche de King Kong (1933) sur le site IMDB ...
> Livres ayant un titre identique ou proche :
> Du même auteur :
Une traversée du cinéma philippin (2025)
Entre répression et subversion
de Nick Deocampo et Charles Tesson
Les Grands Réalisateurs (2016)
de Jean A. Gili, Daniel Sauvaget, Charles Tesson et Christian Viviani
Sujet : Les Films > Guides et dictionnaires
Les Grands Réalisateurs (2013)
de Jean A. Gili, Charles Tesson, Daniel Sauvaget et Christian Viviani
Sujet : Les Films > Guides et dictionnaires
Abbas Kiarostami (2008)
Textes, entretiens, filmographie complète
de Abbas Kiarostami, Charles Tesson, Jean-Michel Frodon et Alain Bergala
Sujet : Réalisateur > Abbas Kiarostami
Les Grands Réalisateurs (2006)
de Jean A. Gili, Charles Tesson, Daniel Sauvaget et Christian Viviani
Sujet : Les Films > Guides et dictionnaires
La Nouvelle Vague (2001)
Dir. Antoine de Baecque et Charles Tesson
Sujet : Les Films > Revues de cinéma
L'Asie à Hollywood (2001)
Dir. Charles Tesson, Claudine Paquot et Roger Garcia
Abbas Kiarostami (1997)
Textes, entretiens, filmographie complète
de Abbas Kiarostami, Charles Tesson, Jean-Michel Frodon et Alain Bergala
Sujet : Réalisateur > Abbas Kiarostami
Carl Th. Dreyer (1983)
Œuvres cinématographiques 1926-1934
de Maurice Drouzy et Charles Tesson
Sujet : Réalisateur > Carl Theodor Dreyer
> Sur un thème proche :
Comment nous avons fait King Kong (1976)
dans les coulisses d'un classique du cinéma
Chang (2001)
de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack
Living Dangerously (2005)
The Adventures of Merian C. Cooper, Creator of King Kong
de Marc Cotta Vaz
(en anglais)
Sujet : Réalisateur > Merian C. Cooper
Nota : Un livre sur fond de couleur beige est un livre édité dans une autre langue que le français.
(*) Les boutons « Acheter chez Amazon.fr », « Commander sur Fnac.com » & « Rakuten » sont des liens affiliés. Le gestionnaire de ce site reçoit une petite commission lorsque vous achetez un livre après avoir cliqué sur le bouton. Ces (petites) commissions sont les seuls revenus de ce site qui ne contient aucune publicité, aucune insertion (ou mise en avant) payante.